Lettre de Flaubert à Victor Hugo

Vous le savez, j’aime la littérature française et l’Histoire de France, notamment le XIXe romantique et naturaliste. Mais ce que j’aime particulièrement, ce sont les correspondances des grands hommes de France, une sorte de proximité de leur intimité et qui se fait jour plus d’un siècle plus tard. C’est dans la correspondance des poètes et des écrivains que nous pouvons percer leurs doutes, leurs mystères, leurs souffrances et connaître ainsi leurs idoles, apprécier plus encore leurs idéaux et leur vision inspirante du monde.

740865Voici une lettre de Flaubert adressée à son idole absolue, Victor Hugo. Il est difficile pour moi de vous décrire ce que je ressens tellement mon admiration pour ces poètes est sincère et profonde. On ne peut aimer ce que l’on ne connaît pas. Moi, j’ai dévoré leurs oeuvres comme si elles m’étaient interdites… Quand je prends conscience que la France fut le centre de la littérature, des Arts et du monde, que tous ces hommes ont existé, échangé et cohabité, parfois dans la douleur, dans cette époque bénie des dieux d’un point de vue culturel, je ne puis m’empêcher de constater que nous sommes tombés bien bas car autour de nous tout n’est qu’ignorance et vulgaire, sans élévation de l’âme. Nous sommes assis sur des trésors inestimables de l’esprit humain et sommes inexorablement attirés par des beautés factices et clinquantes, sans âme ni puissance, une sorte de fausse lumière vive qui nous piège à notre propre vanité…

Flaubert est l’écrivain qui considérait que “L’artiste doit être dans son oeuvre comme Dieu dans la création, présent partout et visible nulle-part.” Comment ne pas l’aimer ?

“Croisset, 15 juillet 1853

Et d’ailleurs, Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante, un long amour; il ne faiblit pas. Je vous ai lu durant des veillées sinistres et, au bord de la mer sur des plages douces, en plein soleil d’été. Je vous ai emporté en Palestine, et c’est vous encore qui me consoliez, il y a dix ans, quand je mourais d’ennui dans le Quartier Latin.

Votre poésie est entrée dans ma constitution comme le lait de ma nourrice. Tel de vos vers reste à jamais dans mon souvenir, avec toute l’importance d’une aventure.
Je m’arrête. Si quelque chose est sincère pourtant, c’est cela. Désormais donc, je ne vous importunerai plus de ma personne et vous pourrez user du correspondant sans craindre la correspondance.
Cependant, puisque vous me tendez votre main par-dessus l’Océan, je la saisis et je la serre. Je la serre avec orgueil, cette main qui a écrit Notre-Dame et Napoléon le Petit, cette main qui a taillé des colosses et ciselé pour les traîtres des coupes amères, qui a cueilli dans les hauteurs intellectuelles les plus splendides délectations et qui, maintenant, comme celle de l’Hercule biblique, reste seule levée parmi les doubles ruines de l’Art et de la Liberté !
A vous donc, Monsieur, et avec mille remerciements encore une fois.

G.FLAUBERT”

 

1 réflexion sur « Lettre de Flaubert à Victor Hugo »

  1. RUSSO-DELATTRE ML

    Un souffle imperceptible de subtilité et de grandeur tout à la fois, un message dans lequel se lisent la désespérance et l’admiration, l’espoir et l’humilité !
    Effectivement, à présent nous sommes si loin de cet art épistolaire, un art élevé à ce rang parce qu’empreint d’authentique beauté intérieure, un art qui nous broie délicatement le cœur et l’âme afin d’en extraire la quintessence de l’émotion pure…

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